2° rencontre des membres d'Art Résilience


Art est-il encore possible ?    Is art still possible ?


                 05/04/2025


À propos de l'art contemporain

par Andreea Rus

   

     Tout au long de l'histoire de l'art, les époques artistiques se sont succédé naturellement. Le temps a suivi son cours naturel. Il existe indéniablement un lien entre le passé et le présent, tels que chacun a été perçu à son époque. L'art contemporain plonge également ses racines dans la modernité. Ce fait est incontestable.

    Le moment présent devient une source d'inspiration permanente pour les artistes. Nous sommes influencés aujourd'hui par l'innovation conceptuelle, par l'interpénétration de fragments de réalité dans les collages, les montages photographiques et l'art vidéo. Les vestiges (de toutes sortes) continuent d'être présents dans les œuvres, les assemblages et les grilles des artistes. Ces derniers semblent connaître un phénomène d'« expansion » dans les expositions d'art contemporain « géantes ». Les réseaux sociaux entrent également en scène. Des plateformes comme Facebook, Instagram, TikTok et bien d'autres diffusent des images à une vitesse vertigineuse. Le téléphone portable est devenu un outil de travail pour les artistes contemporains. Il apparaît souvent comme une extension du corps humain. Une source inépuisable d'images devient irrésistible devant la caméra. De plus, il existe des films contemporains tournés avec un smartphone. Certains participent même à de grands concours internationaux.

   Pourtant, les médiums et les techniques classiques d'expression artistique en arts visuels demeurent une alternative viable qui valide notre honorable qualité d'être humain. Elles attirent l'attention du public et des critiques d'art lors de nombreuses expositions. On les rencontre dans des galeries d'art contemporain, des musées ou dans des espaces non conventionnels. Elles cohabitent souvent harmonieusement avec l'art où le virtuel est la vedette. Il y a cependant une lutte. Je pense que c'est une lutte avec nous-mêmes contre la virtualisation de nos propres existences. Nous rencontrons une vie parallèle de diverses formes de manifestations artistiques. Dans certaines galeries privées, musées et espaces non conventionnels, elles coexistent. Je ne crois pas à la disparition de l'art créé directement par l'homme. Au contraire, je crois que cela deviendra une tentative de normalisation dans un monde où nos vies semblent nous filer entre les doigts. Cette fuite ressemble de plus en plus aux images qui se succèdent sans cesse dans un environnement virtuel difficile à contrôler et toujours imprévisible. Nombreux sont les artistes, de différentes générations, qui privilégient des matériaux de travail non conventionnels, encombrants, souvent bon marché et périssables. Un moment d'art fugace. Souvent mémorable, pourquoi pas…

    Et puis ? Instant après instant, l'un après l'autre, il génère un tout, souvent fragmenté. Peut-être un miroir de nombreuses existences humaines contemporaines. L'artiste d'aujourd'hui s'intéresse à des thèmes variés tels que l'identité nationale, l'identité raciale, l'identité de genre. Il s'intéresse à la situation politique, à la situation sociale, aux migrations. Il existe des expositions où les frontières deviennent un sujet de débat visuel. La question écologique préoccupe bon nombre d'artistes. Elle est étroitement liée au changement climatique. Certains artistes restent préoccupés par les questions des guerres mondiales du siècle dernier et par les drames des camps de concentration.

    Pour donner une tournure optimiste à la discussion, je vous ferai part de mes récentes préoccupations personnelles. Je présenterai des œuvres ayant participé l'année dernière et cette année à des expositions internationales et nationales, en présentiel et en ligne. Je m'intéresse actuellement à deux grands thèmes : « Paradis possible. Enfance » et

« Survivre et trouver un sens existentiel » dans des conditions de vie à la limite de l'endurance humaine. Ce dernier thème évoque les drames des prisons communistes et les survivants de cette période difficile.


 Andreea Rus, Childhood. The possible Paradise (36) , 80 x 80 cm, acrylic on canvas , 2024

About Contemporary Art

by Andreea Rus

 

    Throughout the history of art, artistic eras have naturally succeeded each other. Time took its natural course. There is undoubtedly a connection between the past and the present, as each was perceived at its time. Contemporary art also has roots in modernity. This fact is

indisputable.

    The present moment becomes a continuous source of inspiration for artists. We are influenced today by conceptual innovation, by the interpenetration of fragments of reality in collages, photographic montages, video art. Leftovers (of all kinds) continue to make their

presence felt in artists' works, assemblages, grids. The latter seem to be undergoing a phenomenon of "expansion" in "giant" contemporary art exhibitions. Social media also enters the scene. Platforms like Facebook, Instagram, TikTok and many others circulate images at a

dizzying speed. The mobile phone has become a working tool for contemporary artists. It often seems like an extension of the human body. An inexhaustible source of images becomes irresistible in front of the camera. Moreover, there are contemporary films shot with a

smartphone. Some even enter major international competitions.

    And yet, the mediums, the classical techniques of artistic expression in visual art remain a viable alternative that validates our honorable quality of being human. They come to the attention of the public and art critics in numerous exhibitions. We encounter them in contemporary art galleries, art museums or in unconventional spaces. It often coexists happily next to art in which the "virtual" is the star.

There is a struggle here, though. I think it is the struggle with ourselves against the virtualization of our own existences. We encounter a parallel life of various types of artistic manifestations. In some private galleries, museums, and unconventional spaces, they coexist. I don't believe in the disappearance of art created directly by man. On the contrary, I believe this will become an attempt to bring normalcy to a world where our own lives seem to be slipping through our fingers. This leak seems to be increasingly similar to the images that follow one another incessantly in a virtual environment that is difficult to control and always unpredictable. There are many artists, from different generations, who prefer unconventional working materials, bulky, often cheap and often perishable. A fleeting moment of art. Often memorable, why not...

And then? Moment after moment, one after the other, it generates a whole, often fragmented. Perhaps a mirror of many contemporary human existences. Today's artist is concerned with various themes such as national identity, racial identity, gender identity. He is interested in the political situation, the social situation, migration. There are exhibitions where borders become a subject of visual debate. The ecological issue concerns a good number of artists. This is closely

related to climate change. There are artists still concerned with the issues of the world wars of the last century and the dramas of the concentration camps.

    To give an optimistic tone to the discussion, I will bring to your attention recent personal concerns. I will present works that participated last year and this year in international and national exhibitions that took place in physical and virtual format . I am currently preoccupied with two major themes. These are the theme of "Possible Paradise. Childhood" and the theme of "Survival and Finding Existential Meaning" in conditions at the limit of human endurance. The latter refers to the dramas in communist prisons and the survivors of those difficult times.


Andreea Rus, Childhood. The possible Paradise (40), 80 x 80 cm. acrilic on canvas, 2024.



Quelques mots sur l’intelligence artificielle.

Didier Valhère

 

    L’avènement de l’intelligence artificielle nous place dans une situation proche de celle qu’ont vécue les peintres du XIXe siècle avec la découverte de la photographie. La question se repose dans sa

dimension angoissante : à quoi vont servir les compétences humaines si la machine s’arroge le droit de le remplacer ?

    L’heure n’est plus à réfléchir si on peut accueillir en toute sérénité ce progrès, l’ignorer, ou le refuser. Nous sommes de toute évidence destinés à composer avec cette évolution majeure. Dans l’état actuel de nos connaissances et de nos usages immédiatement accessibles, nous pouvons avancer que l’intelligence artificielle n’est pas encore aussi intelligente que sa dénomination le laisse entendre. C’est-à-dire qu’elle ne prendra pas les initiatives destinées à accomplir un objectif complexe. Il s’agit d’abord d’un outil qui doit être envisagé dans ses aspects d’accompagnement. Derrière l’I.A., il y a de l’humain : un projet, une idée créatrice. Cette avancée révolutionnaire peut aider l’artiste dans sa créativité s’il la considère comme une forme de

« Brainstorming » virtuel. Dans le fil d’une idée, d’une description ou d’un croquis (peu fiable pour le moment), la machine propose un ensemble de possibilités sujettes à une exploitation raisonnée. Une matière première que le créateur modèlera à sa guise. La dimension créative peut ainsi s’enrichir d’un corpus plus large de connaissances et de suggestions, laissant imaginer de nouvelles combinaisons artistiques que seule la sensibilité de l’artiste en chair et en os pourra faire émerger dans leur quintessence.

    Ce que l’I.A. met en péril dans l’immédiat, c’est une grande partie de l’exécution. On peut certes lui demander de réaliser une peinture à « la façon de », mais si le plagiat menace l’originalité d’un acteur culturel vivant encore de son art, elle ne saurait mettre en péril les anciennes factures stylistiques. Une telle démarche ne relève pas de la création pure puisqu’elle est circonscrite au champ de la copie. Par contre, son apport est plus déstabilisant dans les domaines de l’illustration et de l’animation, en invitant à réduire de manière drastique un personnel conséquent jusque là indispensable.

    Aujourd’hui, il semble possible de résumer succinctement qu’à cause de l’I.A., la main d’œuvre est destinée à être évincée si elle n’apporte pas un plus créatif. Ce qui fait ainsi l’objet d’une inquiétude immédiate, ce n’est pas que l’homme soit ou ne soit pas remplacé par l’I.A. dans ses capacités d’innovation, c’est qu’elle lui ôte la possibilité de gagner sa vie par le biais de son service à la création. C’est la valeur marchande du savoir-faire qui est interrogée.

    L’Homme a besoin de créer, et personne ne lui ôtera cette ambition et ce moyen de s’accomplir, mais l’I.A. semble remettre en question les longs processus d’acquisition d’un savoir-faire ancestral. L’abandon suggéré de toute formation technique laisse toutefois songeur. Tout comme la plupart de nos jeunes apprenants d’aujourd’hui qui n‘ont pas été formés au calcul mental sont perdus sans calculatrice, incapables de déceler des erreurs grossières quand la technologie est déficiente ou mal utilisée, et devenus impuissants quand elle est absente, peut-on penser qu’un créateur qui n’aurait pas la sensibilité acquise par la maîtrise d’une pratique puisse produire une œuvre de qualité ? N’évacuons pas non plus la dimension créative qui s’enrichit de la mise en pratique, dans ses doutes ou ses erreurs parfois salutaires.

     Grâce à l’I.A., par contre, on peut imaginer que l’artiste lambda pourra un jour disposer d’une équipe virtuelle d’exécutants (machines et robots), capables d’imiter de plus en plus finement les traces de l’expression sensible. Il pourra concurrencer le plasticien professionnel d’aujourd’hui qui emploie une main d’œuvre pour des réalisations qui serviront son seul nom. Rappelons-nous comment travaillaient les grands artistes d’autrefois. Véritables entreprises de création où s’activaient et se formaient toute une équipe d’exécutants. C’est encore ce qui distingue certaines stars de la création contemporaine, comme par exemple Jeff Koons qui dirigeait dans les années 2010 une équipe d’environ 100 personnes, réduite de moitié à ce jour paraît-il.

    L’artiste indépendant, isolé, unique réalisateur de ses productions est une figure qui ne constitue pas la norme. L’I.A. nous oblige donc à repenser notre rapport à la création. Mais si on prend un peu de recul,

« l’art contemporain » nous y a déjà préparé : la technique est souvent considérée comme superflue, seule domine l’idée créatrice. Le goût du public en est affecté, ne sachant plus si maîtrise technique et œuvre d’art sont intimement liées, et comment percevoir les critères d’appréciation. La maîtrise d’un savoir-faire n’est plus le souci premier des instances pédagogiques dans une grande part de la formation artistique.

    Si, de nos jours, l’I.A. ne peut égaler la sensibilité humaine, est-ce que ce sera possible demain ? Nous pourrions l’envisager tant les progrès dans ce domaine semblent immenses, mais alors toute activité humaine deviendrait superflue. « Terminator » ne serait plus une fiction ...

 

 

A few words about artificial intelligence.

Didier Valhère

 

    The advent of artificial intelligence places us in a situation similar to that experienced by 19th-century painters with the discovery of photography. The question arises in its agonizing dimension: what use will human skills be if machines assume the right to replace them?

    The time has come to consider whether we can calmly welcome this progress, ignore it, or reject it. We are clearly destined to deal with this major development. Given the current state of our knowledge and readily accessible uses, we can safely say that artificial intelligence is not yet as intelligent as its name suggests. That is to say, it will not take the initiatives intended to accomplish a complex objective. It is primarily a tool that must be considered in its support aspects. Behind AI, there's a human element: a project, a creative idea. This revolutionary advance can aid artists in their creativity if they consider it a form of virtual brainstorming. In the wake of an idea, a description, or a sketch (unreliable at the moment), the machine offers a set of possibilities subject to rational exploitation. A raw material that the creator can shape as they see fit. The creative dimension can thus be enriched by a broader body of knowledge and suggestions, allowing us to imagine new artistic combinations that only the sensitivity of the flesh-and-blood artist can bring out in their quintessence.

    What AI immediately jeopardizes is a large part of the execution. One can certainly ask him to create a painting in the style of, but while plagiarism threatens the originality of a cultural actor still making a living from his art, it cannot jeopardize old stylistic styles. Such an approach does not constitute pure creation since it is limited to the field of copying. However, its contribution is more destabilizing in the fields of illustration and animation, by inviting a drastic reduction in a significant workforce that was previously indispensable.

    Today, it seems possible to succinctly summarize that because of AI, the workforce is destined to be ousted if it does not bring a creative edge. What is therefore the immediate concern is not whether humans will or will not be replaced by AI. in its innovative capabilities, it is that it deprives it of the possibility of earning a living through its service to creation. It is the market value of know-how that is being questioned.        Humans need to create, and no one will take away this ambition and this means of self-fulfillment, but AI seems to call into question the long processes of acquiring ancestral know-how. The suggested abandonment of all technical training, however, is thought-provoking. Just as most of today's young learners who have not been trained in mental arithmetic are lost without a calculator, unable to detect gross errors when the technology is deficient or misused, and rendered helpless when it is absent, can we think that a creator who lacks the sensitivity acquired through mastery of a practice could produce a work of quality? Nor should we overlook the creative dimension, which is enriched by practical application, with its doubts and sometimes salutary errors.

    Thanks to AI, however, we can imagine that the average artist will one day be able to have a virtual team of performers (machines and robots), capable of imitating ever more accurately the traces of sensory expression. They will be able to compete with today's professional visual artist, who employs a workforce for creations that serve their name alone. Let us recall how the great artists of the past worked. They were true creative enterprises where an entire team of performers was actively engaged and trained. This is still what distinguishes certain stars of contemporary creation, such as Jeff Koons, who in the 2010s led a team of around 100 people, a team that has apparently been reduced by half today.

   The independent, isolated artist, the sole creator of their own productions, is a figure who is not the norm. AI therefore forces us to rethink our relationship with creation. But if we take a step back, "contemporary art" has already prepared us for this: technique is often considered superfluous, with only the creative idea dominating. Public taste is affected, no longer knowing whether technical mastery and artwork are intimately linked, and how to perceive the criteria for appreciation. Mastery of a skill is no longer the primary concern of educational authorities in a large part of artistic training.

  If AI cannot match human sensitivity today, will it be possible tomorrow? We could consider it, given the immense progress in this field, but then all human activity would become superfluous. "Terminator" would no longer be fiction...




L'art est-il encore possible ? 

 Olivier Moreau

 

    Voilà une question fort intéressante qui n’a pas de réponse évidente.

Prenons le cas d’un bon père de famille qui visite une galerie d'art contemporain et y découvre une énième copie du « Carré blanc sur fond blanc » de Malevitch. Il pourra répondre à cette question ainsi :

« Bien sûr cette forme d’art est possible, même mon gamin de 11 ans peut faire ça. » 

    Prenons le cas du gamin qui produit du grand art photographique sous la forme d'un super selfie retouché avec divers filtres. Il répondra : « Pas de problème, c’est de l’art car des centaines de ‘followers’ vont admirer mon portrait » 

    Prenons le cas d’un artiste qui demande au Chat de Mistral de lui composer une image selon quelques mots clés. Il répondra : « C’est moi le créateur de cette œuvre, l’AI n’est qu’un outil équivalent aux assistants d’un grand peintre de la Renaissance. Sans mon apport rien n’est possible ».

    L'art n'est donc plus ce qu'il était, c'est évident. Il est loin le temps de l'Académie des Beaux Arts, fréquentée par les grands maîtres. Loin aussi l’époque glorieuse du Surréalisme, qui est devenu une technique publicitaire pour vendre du shampoing. Il n’y a plus de référentiel centralisé ni de mouvement fédérateur. L’artiste contemporain est libre de faire ce que bon lui semble en autant qu’il soit original et authentique. Il doit transgresser les frontières, modifier les règles du jeu, tout en étant reconnu par les critiques et les collectionneurs. 

    De nos jours, ces collectionneurs sont souvent des investisseurs professionnels qui achètent des œuvres d'artistes célèbres sans même les regarder. Ils les stockent ensuite dans des « Ports Francs » avant de les revendre avec profit ou s’en servir pour faire du blanchiment.

    L’artiste qui conserve des critères classiques, qui veut produire des œuvres qui sont belles, agréables et motivantes, qui utilise des techniques ancestrales comme la peinture à l’huile, aura bien du mal à vivre de son art. Il sera préférable pour lui d'être designer, publiciste, créateur de jeux vidéo, prompteur d'une intelligence artificielle et autres métiers modernes plus rémunérateurs.

    L’Art pour l’Art est donc fini. Cependant, le marché de la Culture à la française se porte très bien. Deux exemples : La Fondation Hélène et Édouard Leclerc à Landerneau propose « aux habitants de la Bretagne et aux visiteurs du monde entier, des expositions, des rencontres, des événements culturels d’envergure internationale ». Le Louvre Abu Dhabi aux Émirats Arabes Unis « présente des œuvres d’intérêt historique, culturel et sociologique, anciennes et contemporaines, provenant du monde entier ». Selon Frédéric Jousset, le propriétaire de Beaux Arts Magazine , « Le succès de l'ingénierie culturelle est une énorme bonne nouvelle pour la France ». Ce mélange de l’art et de l’industrie semble bien être devenu la nouvelle norme.

    La situation est donc paradoxale. D'un côté, un jeune artiste risque fort de ne pas avoir son talent reconnu et doit gagner sa vie avec des petits boulots. De l'autre côté, la culture française brasse des millions via des agences comme ABCD (Art, Budget, Communication et Développement) . 

    Ajoutons un autre paradoxe : L'art et la créativité sont le propre de l'homme, mais voici surgir de nouveaux créateurs, les IA, qui ne sont que des machines. Selon Yuval Noah Harari, « La créativité est souvent définie comme la capacité à reconnaître des modèles, puis à s’en affranchir. Si tel est le cas, alors dans de nombreux domaines, il est probable que les ordinateurs deviennent plus créatifs que nous, car ils excellent dans la reconnaissance de motifs récurrents ».

    Pour conclure, l'art n'est évidemment plus possible de nos jours comme par le passé. Cependant, il est toujours possible d'être un

« artiste professionnel » à condition de maîtriser les lois du marché. Faut-il le déplorer ou s'en réjouir ? C'est une toute autre question.

Is art still possible?

Olivier Moreau

 

    This is a very interesting question that doesn't have an obvious answer. Take the case of a good father who visits a contemporary art gallery and discovers yet another copy of Malevich's "White Square on a White Background" . He might answer this question like this: "Of course this form of art is possible, even my 11-year-old can do that."

    Take the case of a child who produces great photographic art in the form of a super selfie retouched with various filters. He will reply: "No problem, it's art because hundreds of followers will admire my portrait."

    Take the case of an artist who asks the Cat of Mistral to compose an image for him using a few keywords. He will reply: "I am the creator of this work; AI is just a tool equivalent to the assistants of a great Renaissance painter." Without my contribution, nothing is possible."

    Art is clearly no longer what it used to be. Long gone are the days of the Académie des Beaux-Arts, frequented by the great masters. Long gone are the glorious era of Surrealism, which has become an advertising tactic to sell shampoo. There is no longer a centralized reference or unifying movement. Contemporary artists are free to do as they please, as long as they are original and authentic. They must cross boundaries, change the rules of the game, while still being recognized by critics and collectors.

    Nowadays, these collectors are often professional investors who buy works by famous artists without even looking at them. They then store them in "Free Ports"  before reselling them at a profit or using them for money laundering.

    An artist who adheres to classical criteria, who wants to produce works that are beautiful, enjoyable, and inspiring, who uses ancestral techniques like oil painting, will have a hard time making a living from their art. It would be better for them to be designers, publicists, video game creators, prompters for artificial intelligence, and other more remunerative modern professions.

    Art for Art's Sake is therefore over. However, the French cultural market is thriving. Two examples: The Hélène and Édouard Leclerc Foundation in Landerneau offers "exhibitions, meetings, and cultural events of international scope to the inhabitants of Brittany and visitors from around the world." The Louvre Abu Dhabi in the United Arab Emirates "presents works of historical, cultural, and sociological interest, both ancient and contemporary, from around the world." According to Frédéric Jousset, owner of Beaux Arts Magazine, "The success of cultural engineering is enormously good news for France." This blend of art and industry seems to have become the new norm.

    The situation is therefore paradoxical. On the one hand, a young artist is very likely to go unrecognized for their talent and must earn a living with odd jobs. On the other hand, French culture generates millions through agencies like ABCD (Art, Budget, Communication et Développement).

    Let's add another paradox: Art and creativity are inherently human, but now new creators are emerging, AIs, who are nothing more than machines. According to Yuval Noah Harari, "Creativity is often defined as the ability to recognize patterns and then break free from them. If this is the case, then in many fields, it is likely that computers will become more creative than us, because they excel at recognizing recurring patterns." 

    In conclusion, art is obviously no longer possible today as it was in the past. However, it is still possible to be a "professional artist" provided you understand the laws of the market. Should this be regretted or celebrated? That is another question entirely.




 

 

L'art est-il encore possible ? 

Ksenia Milicevic

 

    Depuis l'avènement de l'intelligence artificielle générative le monde de l'art est bouleversé. Les artistes, depuis un certain temps déjà, travaillent à l'aide de l'informatique, mais actuellement on se trouve face à une machine qui produit des œuvres. Une machine qui pour nous convaincre qu'elle génère de l'art prend la forme humaine. La poupée Ai-Da.

    Le monde de l'art se divise, les uns affirmant qu'il s'agit toujours de l'art en se fondant sur des considérations arbitraires, les autres perplexes, en manque d'arguments car l'art contemporain dominant aujourd'hui fonctionne lui aussi sans fondements. On ne sait plus ce que c'est l'art et pour affirmer que le robot génère de l'art on s'appuie justement sur la méconnaissance de sa définition, prétendant qu'elle change dans le temps. 

    On s'appuie alors dans le cas de Ai-Da sur le postulat de la philosophe Margaret Boden (2016 Oxford University Press) :" les œuvres doivent être nouvelles, surprenantes et de valeur culturelle". On peut mettre en doute cette définition.

    La nouveauté n'est pas une recherche arbitraire de la nouveauté, elle est le résultat d'un lent changement socio-culturel. De plus, elle n'entre pas en ligne dans la définition de l'art car elle ne représente que l'expression formelle qui ne peut être qu'un signe historique et n'entre pas en compte dans la définition de l'art.

    Œuvre qui surprend, on peut lire qui provoque, qui dérange. Ceci n'est qu'un élément accessoire. L'œuvre d'art n'a pas pourquoi surprendre, elle peut le faire mais ce n'est nullement une condition.

    De valeur culturelle, c'est justement là que se situe le problème car la culture est en défaut. Les défenseurs de "l'artiste" Ai-Da s'appuient sur la technologie sur laquelle elle repose et considèrent que la technologie est de la culture. La technologie est un moyen de production, ce n'est pas la culture. On annonce triomphalement qu'aujourd'hui l'art s'assimile à l'industrie, comme un déroulement et phénomène historiciste prévisible.

    Mais indépendamment d'avènement de l'IA le problème concernant l'art est bien ailleurs.  Pour que l'art existe, un fond culturel cohérent, une vision du monde cohérente sont indispensables. Une façon d'être et d'envisager le monde qui renvoie à l'artiste une image à partir de laquelle il va créer et structurer son espace. Et cette image à son tour va agir sur la cohésion culturelle. En citant l'historien d'art Jean Clair : "L'art ne jaillit pas de l'art lui-même, l'art ne naît pas de l'art. Il naît d'un terreau qui n'est nulle part le même, et qui est en tout lieu irréductible à aucun autre".

    Dans notre monde uniformisé, ultra individualisé, très accéléré ou les sens se dérobent sous la course à l'argent, où cet argent ne cherche que sa régénération, l'art n'a pas de place. L'art exige un substrat culturel, il agit à partir d'un sens et génère du sens. Un mélange de différentes cultures assaisonné d'une culture dominante anéanti l'art.

    L'art repose sur l'esthétique et l'éthique. L'esthétique a été évacuée de l'art depuis plus d'un siècle. L'éthique, dans le sens de vivre ensemble, a été submergée sous les revendications politiques dans l'art contemporain. Avec l'avènement du virtuel qui d'un côté uniformise encore plus les sociétés et parallèlement avec l'exaltation des diversités et la volonté de chacun, une culture cohérente peut difficilement se profiler.

    Bien sûr, les individus pourront continuer à s'exercer à l'activité artistique pour leur propre plaisir ou pour la formation personnelle à travers l'histoire de l'art (l'art est formateur). On peut continuer à faire de l'art contemporain, ou on peut utiliser des anciens styles, impressionnisme, expressionnisme, pop art, art abstrait... Mais ce n'est que reprendre de vieilles formules. Quelques artistes arriveront peut-être à recréer des œuvres avec des éclats décomposés, mais une expression authentique et originale  est impossible sans un fond culturel cohérent.  

 

 

 

Is art still possible?

Ksenia Milicevic

 

   Since the advent of generative artificial intelligence, the art world has been turned upside down. Artists have been working with computers for some time now, but now we find ourselves faced with a machine that produces works of art. A machine that, to convince us that it generates art, takes human form. The Ai-Da doll.     

    The art world is divided, with some claiming that it is still art based on arbitrary considerations, while others are perplexed, lacking arguments because today's dominant contemporary art also operates without foundation. We no longer know what art is, and to assert that the robot generates art, we rely precisely on a lack of understanding of its definition, claiming that it changes over time.

   In Ai-Da's case, we rely on the postulate of the philosopher Margaret Boden (2016 Oxford University Press): "works must be new, surprising and of cultural value." This definition can be questioned.

    

    Novelty is not an arbitrary search for novelty, it is the result of a slow socio-cultural change. Moreover, it does not fall within the definition of art because it only represents the formal expression which can only be a historical sign and does not fall within the definition of art.

       A work that surprises, we can read that provokes, that disturbs. This is only an accessory element. The work of art does not have to surprise, it can do so but it is in no way a condition.

    Of cultural value, this is precisely where the problem lies because culture is lacking. Defenders of the Ai-Da "artist" rely on the technology on which it is based and consider technology to be culture. Technology is a means of production, it is not culture. It is triumphantly announced that today art is assimilated to industry, as a predictable historicist process and phenomenon.

   But regardless of the advent of AI, the problem concerning art lies elsewhere. For art to exist, a coherent cultural background, a coherent vision of the world are essential. A way of being and of envisioning the world that returns to the artist an image from which he will create and structure his space. And this image in turn will act on cultural cohesion. Quoting art historian Jean Clair: "Art does not spring from art itself, art is not born from art. It is born from a soil that is nowhere the same, and which is irreducible to any other in every place." 

    In our standardized, ultra-individualized, and highly accelerated world, where the senses are stifled by the race for money, where this money seeks only its own regeneration, art has no place. Art requires a cultural substrate; it acts on meaning and generates meaning. A mixture of different cultures seasoned with a dominant culture destroys art.

   Art is based on aesthetics and ethics. Aesthetics has been evacuated from art for over a century. Ethics, in the sense of living together, has been submerged under political demands in contemporary art. With the advent of the virtual world, which, on the one hand, further standardizes societies, and, in parallel with the exaltation of diversity and individual will, a coherent culture can hardly emerge.

   Of course, individuals will be able to continue to practice artistic activity for their own pleasure or for personal development through art history (art is formative). We can continue to create contemporary art, or we can use old styles, impressionism, expressionism, pop art, abstract art, but this is just rehashing old formulas.

   A few artists may be able to recreate works from decomposed fragments, but authentic and original expression is impossible without a coherent cultural foundation. 

 

 


Ai-Da devant son autoportrait , par Leemurz